mardi 26 novembre 2024

Le poids des mots d’Emmanuel Macron fait déraper la diplomatie à propos d'Haïti

 ’… là franchement, les haïtiens qui ont tué Haïti …en laissant de narcotrafic …. Le premier ministre était super et formidable, ils l’ont viré… ils sont complètement cons…’’

 

Ces propos du président français, Emmanuel Macron, sur Haïti suscitent à la fois un choc et une interrogation sur la manière de conjuguer critique légitime et respect diplomatique. Peut-on imaginer un chef d’État, particulièrement celui d’un pays historiquement lié à Haïti, s’exprimant de manière aussi désinvolte et dégradante ? Cet épisode ne soulève-t-il pas des questions cruciales sur le respect des normes diplomatiques et la responsabilité partagée ? 

 

La nécessité du respect diplomatique 

Pour une nation comme la France, qui revendique un rôle moral et des liens profonds avec ses anciennes colonies, le respect et l'humilité doivent guider les interactions avec Haïti. Un langage qui infantilise ou dénigre les dirigeants haïtiens n’est pas seulement contre-productif, il entache également l’image de la France.


La manière de formuler cette critique, en particulier venant d’un chef d’État, peut faire toute la différence entre une intervention constructive et une offense diplomatique. Les propos du président Macron, exprimés sous une forme brutale et sans nuance, réduisent une situation complexe à une faute individuelle ou collective des Haïtiens. En tant que président d’un pays historiquement lié à Haïti, ses propos auraient gagné en crédibilité et en pertinence, en adressant une critique constructive et respectueuse. 


Ce genre de déclaration met également en lumière un déséquilibre dans la manière dont les dirigeants des pays ‘’riches’’ abordent les crises dans les pays en ‘’difficulté’’. Lorsque des pays occidentaux sont en crise, la rhétorique internationale reste souvent empreinte d'empathie et de compréhension. Pourquoi un tel comportement ne s’applique-t-il pas à Haïti ? Cette asymétrie dans le discours peut être perçue comme une forme de mépris institutionnalisé, où les nations ‘’pauvres’’ ne mériteraient pas le même respect ou la même compassion.


Le respect mutuel est une condition sine qua non de toute coopération efficace. En tenant des propos perçus comme insultants, le président Macron pourrait compromettre la capacité de la France à jouer un rôle constructif dans le soutien à Haïti.

 

Une occultation des responsabilités partagées  

Il est légitime de pointer les défaillances de la classe dirigeante haïtienne et la mauvaise gouvernance chronique. La montée des gangs, les luttes intestines entre élites politiques, la corruption, la montée du narcotrafic et l’effondrement des institutions sont des facteurs internes majeurs de la crise actuelle. En ce sens, reconnaître les fautes des dirigeants haïtiens est essentiel et nier leur responsabilité reviendrait à infantiliser Haïti, ce qui est aussi une forme de mépris.


Cependant, la critique doit être formulée avec des nuances, en tenant compte des multiples pressions économiques, sécuritaires et géopolitiques auxquelles Haïti est soumis durant des décennies. Réduire la responsabilité de la situation haïtienne à des erreurs locales, sans reconnaître les responsabilités partagées, notamment celles des puissances étrangères, est une vision réductrice. La France, en particulier, ne peut ignorer son rôle historique dans l’instabilité d’Haïti : la dette d’indépendance imposée, les sanctions, les interventions mal adaptées et un soutien souvent erroné ou insuffisant ont exacerbé les crises.


Ignorer ces réalités pour ne condamner que les acteurs locaux peut être perçu comme une forme de mépris historique. Blâmer uniquement les haïtiens, sans reconnaître ces responsabilités historiques et contemporaines, peut être interprété aussi comme une tentative d’échapper à ses propres obligations morales. 


Un ton condescendant

En déclarant que "les Haïtiens ont tué Haïti", qualifiant les dirigeants de "cons" et en critiquant l'éviction d'un ancien premier ministre qualifié de "formidable", Emmanuel Macron véhicule également un ton condescendant, perçu comme une atteinte à la dignité d’une nation souveraine.  Ses propos, bien que peut-être destinés à refléter une frustration sincère face à l'instabilité chronique d'Haïti, posent problème.


Ce type de rhétorique peut être perçu comme paternaliste et méprisant, ignorant les complexités locales et les dynamiques internationales qui ont façonné la situation. Une critique aussi brute peut aggraver le sentiment d’humiliation, déjà nourri par l’histoire coloniale et les échecs des interventions étrangères. Imputant exclusivement aux haïtiens la responsabilité des échecs systémiques du pays, sans considérer les dynamiques internationales et historiques qui ont contribué à la situation actuelle, est une sorte de mépris. Haïti, premier État noir indépendant au monde, luttant pour le respect des droits humains, entretient une relation complexe avec la France. Cette histoire devrait inciter les dirigeants français à adopter une approche mesurée et respectueuse lorsqu'ils s'expriment sur Haïti. 


Ces antécédents historiques font des propos de Macron non seulement maladroits, mais également lourds de symbolisme. Ignorer ces liens dans un discours critique revient à occulter les responsabilités et peut être interprété comme une forme d’arrogance.


Nécessité d’une compréhension renouvelée

Les propos du président français traduisent un manque de compréhension, ou du moins un manque de reconnaissance des luttes complexes d’Haïti, réduisant ses problèmes à des fautes individuelles ou collectives, souvent dans une logique de blâme plutôt que de coopération.


Les défis d’Haïti ne peuvent être résolus uniquement par une gestion interne, en réduisant ses problèmes à une incompétence généralisée de ses élites. Les causes profondes de la crise sont multiples et incluent les effets néfastes des politiques internationales. Les puissances internationales, dont la France, ont aussi contribué à ses défis structurels actuels, que ce soit à travers des interventions mal calibrées ou un désengagement face aux crises répétées.


La solidarité internationale doit primer et un partenariat véritablement constructif nécessiterait une reconnaissance des responsabilités partagées. Une approche fondée sur le respect mutuel et un soutien concret est nécessaire pour permettre à Haïti de surmonter ses défis. Ce n’est pas par des jugements hâtifs que le pays pourra trouver une issue, mais par un engagement renouvelé et équilibré avec la communauté internationale.


Les dirigeants haïtiens et les citoyens ne sont pas insensibles aux critiques, mais celles-ci doivent être formulées dans un cadre constructif. La crise en Haïti appelle à une solidarité internationale renforcée, et non à des jugements condescendants. Si Macron voulait adresser un message de soutien tout en étant critique, il aurait gagné à rappeler la nécessité d’un partenariat renouvelé et équilibré entre Haïti et ses alliés.


Conclusion

Les propos d’Emmanuel Macron, bien que motivés par une frustration face à la situation haïtienne, ne respectent pas les normes diplomatiques. Cet incident offre une opportunité de réévaluer le ton et la forme des interventions et discours de dirigeants français sur Haïti. Leurs mots peuvent, selon leur usage, raviver des blessures historiques ou poser des nouvelles fondations d’une coopération durable. Etant historiquement lié à Haïti, chaque déclaration sur la crise haïtienne doit être formulée avec un sens profond de responsabilité. Même si la critique est légitime, elle doit être formulée avec considération. Si la France souhaite jouer un rôle constructif, elle doit le faire avec humilité, en reconnaissant son propre rôle dans les crises passées et présentes et en soutenant Haïti dans une démarche de coopération internationale fondée sur le respect mutuel.


Respecter ces principes n’est pas une faveur faite à Haïti ; c’est une obligation morale et diplomatique, surtout pour un pays comme la France, dont les liens historiques avec Haïti exigent un traitement empreint de dignité.

 

ABRAHAM Jean-Marcelson

26 novembre 2024

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