Abstention à l’ONU sur l’esclavage : ce que la France refuse encore d’assumer
Quand la prudence comptable l’emporte sur la reconnaissance historique
Le 25 mars 2026, l’assemblée générale des Nations Unies a adopté une
résolution historique reconnaissant la traite des africains réduits en
esclavage et l’esclavage racialisé des africains comme les crimes les plus
graves contre l’humanité. Portée par le Ghana, cette résolution a marqué un
tournant symbolique fort : elle invitait les États non seulement à reconnaître
un crime du passé, mais à assumer ses conséquences présentes.
La France, pourtant pionnière avec la loi Taubira de 2001, a choisi de
s’abstenir et cette abstention n’a rien d’anecdotique. Elle a été assumée,
expliquée et défendue publiquement devant le parlement français. Et c’est
précisément là que se situe le cœur du problème.
Une abstention
assumée, mais par qui ?
Le 2 avril 2026, devant le sénat, la justification officielle de
l’abstention française à l’ONU n’a pas été portée par le ministre des affaires
étrangères, ni par un responsable en charge des droits humains ou de la
mémoire. Elle l’a été par le ministre chargé du commerce extérieur,
agissant au nom de la diplomatie française.
L’argument avancé tient en une ligne : la France refuse de «
hiérarchiser les crimes contre l’humanité », au nom d’une égalité des
souffrances et des victimes. La reconnaissance de l’esclavage comme crime
contre l’humanité ne serait pas remise en cause, mais son classement comme crime
le plus grave poserait problème.
Formellement, l’argument est posé.
Politiquement, il est insuffisant.
Symboliquement, il est lourd de sens.
Derrière le
refus de hiérarchiser , la crainte des responsabilités
Comme si, derrière le refus de « hiérarchiser les crimes », se dessinait
surtout la crainte de hiérarchiser les responsabilités et donc, inévitablement,
les réparations. Car la résolution onusienne ne se contentait pas d’un geste
mémoriel abstrait. Elle ouvrait explicitement la voie à un débat international
sur :
- la justice réparatrice
- les excuses officielles
- la restitution
- les héritages économiques et sociaux du crime
Refuser la qualification renforcée, ce n’est pas neutralité morale. C’est un
gel politique. C’est refuser que la reconnaissance produise des effets.
Le commerce
comme prisme persistant de la mémoire
Que cette abstention ait été défendue par le ministre du commerce
extérieur est plus qu’un détail protocolaire. C’est un aveu involontaire. L’histoire
de l’esclavage continue d’être pensée comme un dossier économique sensible,
avant d’être assumée comme une faute politique majeure.
La traite négrière fut précisément cela : un commerce mondialisé de corps
noirs. Un système économique structuré et rentable, organisé par des États, des
villes portuaires, des compagnies, des assureurs, des banques. Des êtres
humains réduits à l’état de marchandises, inscrits dans des livres de comptes,
transportés, assurés, amortis, exploités. Ce ne fut pas une dérive du
capitalisme européen : ce fut l’un de ses fondements.
Une continuité
troublante
Il est troublant que la justification officielle de l’abstention française
à l’ONU ait été assurée par le ministre chargé du commerce extérieur, alors
même que la traite négrière fut, historiquement, l’un des plus vastes commerces
internationaux jamais organisés par l’Europe.
La continuité est
dérangeante.
Hier, l’Europe, dont la France, marchandisait des corps.
Aujourd’hui, elle pèse les mots de la reconnaissance à l’aune de leurs
conséquences juridiques et économiques. Que ce soit aujourd’hui la voix du
commerce qui vienne expliquer pourquoi la France refuse de qualifier pleinement
ce crime dit beaucoup de la persistance d’une lecture économique de la mémoire,
là où l’ONU appelait à une reconnaissance politique, morale et historique.
Quand la
prudence comptable l’emporte sur l’acte de mémoire
Là où l’ONU invitait les États à un acte de mémoire, la France a répondu
par une logique de prudence comptable, portée par une voix chargée de défendre
les intérêts commerciaux du pays.
Il ne s’agit pas ici d’accuser un individu, ni de prêter des intentions
cachées. Il s’agit de constater une logique d’État :
- qui accepte la mémoire tant qu’elle ne déborde pas vers la responsabilité
- qui reconnaît le crime tant qu’il ne coûte rien
- qui préfère l’abstention à la pleine reconnaissance internationale
Une
contradiction française persistante
La France se félicite, à juste titre, de la loi Taubira, de ses politiques
mémorielles, de ses discours sur l’universalisme. Mais l’abstention du 25 mars
2026 révèle une contradiction profonde entre le récit national et la pratique
diplomatique.
Reconnaître sans
assumer, commémorer sans réparer, se souvenir sans conséquence : voilà la
limite atteinte aujourd’hui.
Enfin ! Tant
que le commerce parlera avant l’Histoire
Tant que la
mémoire de l’esclavage sera encadrée par la peur de ses conséquences concrètes,
elle restera conditionnelle.
Tant que
l’histoire sera abordée à travers le prisme des coûts, elle ne pourra produire
de justice.
Et tant que la
parole du commerce primera sur celle de la responsabilité politique,
l’abstention continuera d’être présentée comme prudence, alors qu’elle est un
choix.
L’ONU a appelé à
regarder l’histoire en face. La France, ce jour‑là, a choisi de regarder
ailleurs. Un choix assumé et lourd de sens.
ABRAHAM Jean Marcelson
09 avril 2026