jeudi 9 avril 2026

Abstention à l’ONU sur l’esclavage : ce que la France refuse encore d’assumer

Quand la prudence comptable l’emporte sur la reconnaissance historique

Le 25 mars 2026, l’assemblée générale des Nations Unies a adopté une résolution historique reconnaissant la traite des africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des africains comme les crimes les plus graves contre l’humanité. Portée par le Ghana, cette résolution a marqué un tournant symbolique fort : elle invitait les États non seulement à reconnaître un crime du passé, mais à assumer ses conséquences présentes.

La France, pourtant pionnière avec la loi Taubira de 2001, a choisi de s’abstenir et cette abstention n’a rien d’anecdotique. Elle a été assumée, expliquée et défendue publiquement devant le parlement français. Et c’est précisément là que se situe le cœur du problème.

Une abstention assumée, mais par qui ?

Le 2 avril 2026, devant le sénat, la justification officielle de l’abstention française à l’ONU n’a pas été portée par le ministre des affaires étrangères, ni par un responsable en charge des droits humains ou de la mémoire. Elle l’a été par le ministre chargé du commerce extérieur, agissant au nom de la diplomatie française.

L’argument avancé tient en une ligne : la France refuse de « hiérarchiser les crimes contre l’humanité », au nom d’une égalité des souffrances et des victimes. La reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité ne serait pas remise en cause, mais son classement comme crime le plus grave poserait problème.

Formellement, l’argument est posé.
Politiquement, il est insuffisant.
Symboliquement, il est lourd de sens.

Derrière le refus de hiérarchiser , la crainte des responsabilités

Comme si, derrière le refus de « hiérarchiser les crimes », se dessinait surtout la crainte de hiérarchiser les responsabilités et donc, inévitablement, les réparations. Car la résolution onusienne ne se contentait pas d’un geste mémoriel abstrait. Elle ouvrait explicitement la voie à un débat international sur :

  1. la justice réparatrice
  2. les excuses officielles
  3. la restitution
  4. les héritages économiques et sociaux du crime

Refuser la qualification renforcée, ce n’est pas neutralité morale. C’est un gel politique. C’est refuser que la reconnaissance produise des effets.

Le commerce comme prisme persistant de la mémoire

Que cette abstention ait été défendue par le ministre du commerce extérieur est plus qu’un détail protocolaire. C’est un aveu involontaire. L’histoire de l’esclavage continue d’être pensée comme un dossier économique sensible, avant d’être assumée comme une faute politique majeure.

La traite négrière fut précisément cela : un commerce mondialisé de corps noirs. Un système économique structuré et rentable, organisé par des États, des villes portuaires, des compagnies, des assureurs, des banques. Des êtres humains réduits à l’état de marchandises, inscrits dans des livres de comptes, transportés, assurés, amortis, exploités. Ce ne fut pas une dérive du capitalisme européen : ce fut l’un de ses fondements.

Une continuité troublante

Il est troublant que la justification officielle de l’abstention française à l’ONU ait été assurée par le ministre chargé du commerce extérieur, alors même que la traite négrière fut, historiquement, l’un des plus vastes commerces internationaux jamais organisés par l’Europe.

La continuité est dérangeante.

Hier, l’Europe, dont la France, marchandisait des corps. Aujourd’hui, elle pèse les mots de la reconnaissance à l’aune de leurs conséquences juridiques et économiques. Que ce soit aujourd’hui la voix du commerce qui vienne expliquer pourquoi la France refuse de qualifier pleinement ce crime dit beaucoup de la persistance d’une lecture économique de la mémoire, là où l’ONU appelait à une reconnaissance politique, morale et historique.

Quand la prudence comptable l’emporte sur l’acte de mémoire

Là où l’ONU invitait les États à un acte de mémoire, la France a répondu par une logique de prudence comptable, portée par une voix chargée de défendre les intérêts commerciaux du pays.

Il ne s’agit pas ici d’accuser un individu, ni de prêter des intentions cachées. Il s’agit de constater une logique d’État :

  • qui accepte la mémoire tant qu’elle ne déborde pas vers la responsabilité
  • qui reconnaît le crime tant qu’il ne coûte rien
  • qui préfère l’abstention à la pleine reconnaissance internationale

Une contradiction française persistante

La France se félicite, à juste titre, de la loi Taubira, de ses politiques mémorielles, de ses discours sur l’universalisme. Mais l’abstention du 25 mars 2026 révèle une contradiction profonde entre le récit national et la pratique diplomatique.

Reconnaître sans assumer, commémorer sans réparer, se souvenir sans conséquence : voilà la limite atteinte aujourd’hui.

Enfin ! Tant que le commerce parlera avant l’Histoire

Tant que la mémoire de l’esclavage sera encadrée par la peur de ses conséquences concrètes, elle restera conditionnelle.

Tant que l’histoire sera abordée à travers le prisme des coûts, elle ne pourra produire de justice.

Et tant que la parole du commerce primera sur celle de la responsabilité politique, l’abstention continuera d’être présentée comme prudence, alors qu’elle est un choix.

L’ONU a appelé à regarder l’histoire en face. La France, ce jour‑là, a choisi de regarder ailleurs. Un choix assumé et lourd de sens.

 

ABRAHAM Jean Marcelson

09 avril 2026


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